1) devoirs à l'Institut de Touraine 2002
(1) L'organisation du travail à temps partiel est-il souhaitable?
(Jiro NOZAKI)
Depuis longtemps le système de l'emploi à vie est dominant dans les entreprises japonaises. Une fois employés, les salariés travaillent jusqu'à la retraite sans l'inquiétude d'être mis à la porte excépté s'ils commettent une faute très grave. Ils sont non seulement stables, mais encore bien payés. C'est une conception en quelque sorte familiale.
Et pour compléter ce système il existe généralement du travail partiel pour les jeunes gens et les femmes mariées qui ne veulent ni ne peuvent travailler tout le temps, parce qu'ils préfèrent un emploi du temps flexible.
Certes ils ont beaucoup de temps libre par rapport aux salariés réguliers, mais ils sont mal payés, quelquefois cinq ou dix fois moins de l'heure. De plus, ils sont facilement mis à la porte s'ils font des erreurs même légères, car la compagnie les considère comme des régulateurs de l'organisation du travail dans l'ensemble du monde salarial.
Depuis quelques années le système traditionnel est remise en question au fur et à mesure que le travail à temps partiel se généralise plus largement. Non seulement les jeunes gens et les femmes mariées, mais encore les gens d'âge mûr et même les vieillards recherchent du travail à mi-temps. Cet état de choses devient majoritaire.
Dorénavant cette majorité va jouer un très grand rôle dans la société nippone. Donc les travailleurs à temps partiel seront beaucoup mieux payés qu'avant et en plus, que des employés réguliers.
(les cours d'été à l'Institut de Touraine, 04/08/2002)
(Remerciements à Pierre Cador)
(2) Une journée du clochard
(Jiro Nozaki)
Un beau matin je me trouvais assoupi sous un pont parisien sur le quai de la Seine. Je ne me souvenais plus où j'avais bu la veille. Peut-être avais-je bu trop de vin dans le café que je fréquentais tous les soirs avant de rentrer chez moi après le travail.
J'habite seul dans le studio d'un H.L.M.. Je ne parle à personne pendant mon travail dans le bureau. Sans aucun mot. Je travaille dans le silence absolu. Car il est strictement interdit de parler même avec des collègues. En effet mon métier consiste à copier des documents secrèts très importants, secrèts d'Etat probablement.
Ce fut un rêve. Qui suis-je? Je suis certainement en chômage, car je garde sur moi mon livret du chômage qui indique mon nom. Mon nom? Probable. Je ne sais plus. Il est possible que ce soit celui d'un autre chômeur.
Ce qui me paraît sûr, c'est que je suis là. C'est tout. Je suis là, inerte, donc je ne pense pas, à la manière cartésienne : «Cogito, ergo sum.» Serais-je un nouveau philosophe? Ah non, je ne sais plus.
On m'interpela : «Oh le pauvre clochard!» On me jeta un euro dans une boîte en fer devant moi. Tintin! Le son m'éveilla. Je me levai pour aller prendre mon petit déjeuner avec cet argent. Un croissant avec du café crème comme tous les Parisiens. C'est délicieux, le petit déjeuner parisien, me dis-je.
Après le petit déjeuner, j'allai travailler comme mendiant. Je m'assis devant l'Hôtel des Invalides où repose Napoléon Ier, qui me rappelle ma vie glorieuse passée. J'avais coutume de boire de la fine Napoléon naguère.
Je méditais pendant mon travail. Je regardais les gens passer devant moi. Ils me jetaient un coup d'oeil, disant que j'étais paresseux et sale sans me donner aucun sou. De temps en temps des jeunes gens passaient devant moi, se demandant s'il fallait me manifester leur gentillesse. L'un déclara que c'étais une hypocrisie, l'autre prétendit que j'étais un homme idéal, car, selon ses mots, je pouvais vivre sans travailler. Ils n'y comprennent rien. Je suis l'avant-garde de la clochardisation totale de notre future société.
(les cours d'été à l'Institut de Touraine, 11/08/2002)
(Remerciements à Pierre Cador)
(3) Les intellectuels ont-ils l'obligation morale de s'engager?
(Jiro Nozaki)
Non, absolument pas. Il me semble que cette question n'est pas bien posée, car les problèmes que cette question exige sont très délicats. D'abord le mot «intellectuels» se définit par un groupe des gens qui font preuve d'intelligence, et il s'oppose par définition à celui de «masse» ou «foule» : des gens populaires supposés «ignorants» qui manquent de «savoir».
Selon cette définition les intellectuels doivent former les non-instruits et ceux-ci doivent être formés par ceux-là, au nom de la vérité ou de la justice. Nous avons un bon exemple à discuter. C'est celui de l'Affaire Dreyfus.
Dans cette Affaire, anecdote spectaculaire de la fin du XIXe siècle en France qui divisa les Français en deux blocs, Emile Zola, auteur de «J'accuse!», prétendit que Dreyfus, juif et alsasien, étais innocent et demanda la révision du procès. Il se proclamait publiquement être le dirigeant de ce mouvement dreyfusard et il a finalement «gagné» comme il disait : «La vérité remportera une belle victoire.» Depuis ce temps-là les «intellectuels» sont regardés comme le symbole de la vérité dans les conflits de sociétés.
Mais, en réalité, ce n'étais pas si simple, car il y avait d'autre côté, l'anti-dreyfusard, Maurice Barrès, intellectuel lui aussi, qui défendait la Justice, l'ordre établi (la raison d'Etat) contre la critique individuelle. Grand dirigeant du boulangisme et du nationalisme français, Barrès, pratiquant du «culte du moi», fut un écrivain vraiment engagé dans l'histoire de France au tournant du siècle.
Or, malheureusement les deux intellectuels ont justement aggravé les conflits de société en mêlant la masse dans cette affaire mais ils ne sont pas arrivés à les résoudre. Qu'est-ce qui était mauvais? A mon avis, la conception schématique «des intellectuels et de la masse» doit être critiquée elle-même. Voilà un premier point discutable.
Deuxième point, c'est la motivation de l'engagement. Zola et Barrès s'engagent, mais ce n'était pas par une obligation morale, notamment pour Barrès, son engagement était un acte pas seulement politique mais encore littéraire, car pour lui cette double motivation formait un tout, et son égotisme («le culte du moi») se nourissait de son engagement. C'était, si on peut le dire, par l'éthique personelle qu'il s'engagea. Dans ce sens-là, il est normal que les intellectuels s'engagent dans les conflits de société de leurs temps à titre personnel.
(les cours d'été à l'Institut de Touraine, 25/08/2002)
(Remerciements à Pierre Cador)